samedi 3 décembre 2011

Les Chroniques de l'estran, Episode 6 : Marée basse dans les rochers (1/3)

Après avoir goûté aux charmes morbides des laisses de mer, intéressons-nous à l'estran rocheux.
Aux yeux des estivants les plus douillets, l'endroit apparaît pour le moins inhospitalier, comme un désert de pierre tapissé d'huîtres coupantes et d'algues glissantes. Il n'en est pas moins grouillant de vie. Mais pas de vie telle qu'on la connaît à l'intérieur des terres : non, je vous parle d'une vie horrible, gluante, tentaculaire, une vie telle que l'on n'en rencontre qu'au fond des mers, et que l'estran ne daigne révéler qu'à marée basse. Alors, profitons du recul des eaux pour explorer ce territoire étrange et incroyable, et découvrir les bêtes immondes qui hantent ses abîmes...


L'estran rocheux de la plage de Loscolo

Ces dernières sont bien malmenées par le flux et le reflux de l'Atlantique ; quotidiennement noyées par l'océan, séchées par le soleil et salées par les embruns, elles n'ont souvent le choix qu'entre se cramponner vigoureusement aux rochers ou se cacher au fond d'une crevasse humide. A ce jeu, les coquillages sont sans doute les plus forts : patelles, pholades, moules, littorines, troques, bigorneaux et crépidules pullulent aussi bien sur que dans la roche. Cependant, quelques photos ne suffiraient pas à donner un aperçu satisfaisant de leur prolifération ostentatoire, aussi va-t-on se contenter, pour cette fois, d'animaux plus discrets et plus originaux.


Ligia oceanica en maraude (2-3 cm). En Méditerranée, cette espèce est remplacée par Ligia italica, très semblable.

Commençons par la zone la plus haute de l'estran, celle qui n'est submergée qu'à l'occasion des grandes marées. C'est le domaine de la petite Ligie (Ligia oceanica). Elle passe y passe le plus clair de son temps abritée dans les fentes rocailleuses pour éviter la déshydratation, mais sort de sa cachette à marée basse pour arpenter l'estran en quête de nourriture - animaux et végétaux en décomposition. Si l'on excepte les longs uropodes qui prolongent l'arrière de son corps, on la prendrait volontiers pour un cloporte ; et pour cause, elle appartient comme eux à l'ordre des Isopodes, petits crustacés aplatis à sept paires de pattes et aux yeux sessiles (sans pédoncules).


Les colonies de balanes qui recouvrent l'estran rocheux finissent par former une sorte de revêtement antidérapant naturel.

Mais laissons les ligies tranquilles et descendons quelques mètres plus bas : on constate que les rochers se couvrent aussitôt de colonies entières de balanes. De loin, leur forme conique évoque celle de petites patelles. Il n'en est rien : ce sont des crustacés appartenant à la sous-classe des Cirripèdes, qui vivent fixés sur à la roche et ne s'entrouvrent qu'à marée haute, quand les vagues viennent lécher leurs minuscules carapaces, pour filtrer l'eau ruisselante et en extraire le plancton dont ils se nourrissent. Il en existe de nombreuses espèces ; celles observables sur l'estran, dont la taille varie entre 5 mm et 2 cm, se répartissent principalement entre les genres Balanus et Chthamalus. Plus petites, les balanes du genre Amphibalanus se fixent également sur les coquillages, mais il faut être un expert pour arriver à toutes les différencier !


Anatife (5 cm) accroché à une caisse en bois

Mais au fait, pourquoi Cirripède ? Le mot vient bien sûr du latin : cirrus signifiant "mèche de cheveux" et pes, pedis "pied". Un pied à mèche ? L'étymologie prend tout son sens lorsque l'on regarde un cousin des balanes, l'Anatife (Lepas anatifera), un cirripède qui se fixe, non pas aux rochers, mais aux débris flottants : on voit alors effectivement un pied, le pédoncule (dont les balanes sont effectivement dépourvues), fixé au support, armé de plaques qui laissent dépasser des appendices en forme de mèche appelés cirres : ce sont d'anciennes pattes modifiées et couvertes de soies qui filtrent l'eau.


Alvéoles d'hermelles

Un autre filtreur vit encore plus bas : l'Hermelle (Sabellaria alveolata). On détecte facilement la présence de ce minuscule ver de quelques centimètres de long aux structures en nid d'abeilles que produisent ses colonies : des récifs constitués de tubes de grains de sables agglutinés pouvant atteindre 30 cm de haut. Les hermelles vivent dans les alvéoles de ces récifs ; elles se cachent au fond à marée basse et font dépasser le haut de leur corps, armé de tentacules, à marée haute pour capturer le plancton dont elles se nourrissent.
A Pénestin, ces récifs sont souvent abîmés par les ramasseurs d'huîtres si bien que leur taille n'est jamais très imposante. Néanmoins, il en existe de vraiment colossaux à la Baie du Mont Saint Michel où ils sont protégés. On peut en voir des photos sur le site de DORIS.

A suivre...

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